Indiemusic, 2 mars 2017

[Interview] Polaroid3

Par Raphaël Duprez

Nous avions été frappés en plein cœur par le premier album de Polaroid3, « Rivers », il y a quelques semaines ; un disque qui ne pouvait laisser personne indifférent, portant en son sein la sagesse et le talent de trois musiciens réunis autour d’un projet artistique complet, musicalement et visuellement. Aujourd’hui, malgré les attaques, malgré les critiques, Polaroid3 garde toujours une place privilégiée pour nous et la conservera encore pour très longtemps ; car, avant tout, leurs créations parlent, s’inspirent de cultures diverses pour en saisir l’essence et créer ainsi, en totale liberté, une œuvre globale qui ne souffre d’aucun doute sur leurs intentions. Il était temps pour nous de laisser la parole à Christine, chanteuse de cette entité hors-norme, afin de nous plonger encore plus en profondeur dans le travail, les passions et les envies communes du trio.

  • Bonjour et merci de bien vouloir répondre à nos questions ! Tout d’abord, pouvez-vous nous présenter Polaroid3 : ses origines, son évolution au fil des années et son état d’esprit alors que « Rivers » est enfin là ?

Nous nous sommes d’abord rencontrés avec Christophe, en 2002 au Conservatoire de Strasbourg. À l’époque, il y a avait un jazz clu,b « le piano bar », qui était le Q.G. de tous les musiciens de jazz, et tout le monde se rencontrait là-bas, en jam-session ou en concert. Nous avons joué en duo, Christophe et moi, pendant quelques années autour de mes compositions et des siennes (jazz). Puis, nous avons rencontré Francesco et nous avons joué ensemble dans différents contextes avant de former Polaroid4. Nous jouions avec un bassiste (Vincent Posty), Christophe était encore au piano et au Fender Rhodes, et l’inspiration des compositions était encore assez jazz.

Petit à petit, mes compositions ont pris un caractère plus « pop », un format de chansons, et nous avons décidé de continuer le groupe en trio, Polaroid3 donc, sans bassiste. Le piano a laissé place à des synthés, et nous avons accordé plus de place aux effets et à l’électronique.

Aujourd’hui, Polaroid3 présente une musique avant tout poétique et atmosphérique. Les textes sont parfois empruntés à la littérature anglophone (Emily Dickinson notamment), et j’en écris aussi, à partir de rêveries ou de sensations éprouvées par certaines atmosphères très fortes que je peux ressentir, par exemple au contact d’un paysage urbain ou naturel.

  • Venons-en à « Rivers ». Comment avez-vous abordé le processus de composition d’un album aussi riche et complexe en arrangements ?

Les compositions sont assez travaillées en elles-mêmes, mais nous avons également fait un gros travail d’arrangements en studio. C’est la première fois que nous écrivons des parties pour des cordes (Grégory Dargent a participé aussi), c’était très intéressant ! J’ai enregistré pas mal de chœurs également et, du coup, on avait énormément de strates sonores et il nous a fallu du temps pour orchestrer et spatialiser tout ça.

  • Combien de temps avez-vous passé en studio, afin de peaufiner chaque détail ?

Beaucoup ! Difficile à dire précisément, car nous avons fait plusieurs sessions de manière discontinue ; mais disons qu’entre l’enregistrement et le travail de post-production, on y a passé un an.

 

  • De même, chacun d’entre vous a sa propre spécificité musicale et artistique, son propre rôle et sa propre maîtrise d’instruments particuliers. Comment réunissez-vous tous ces éléments ? L’un de vous arrive-t-il avec une idée que vous développez, ou composez-vous toujours ensemble ?

Je compose et nous arrangeons ensemble. Nous retravaillons l’harmonie, notamment avec Christophe, qui a plus de compétences que moi en étant pianiste. Nous cherchons comment habiller la mélodie, parfois pendant des heure,s avant de nous décider sur tel ou tel accord ! Francesco, de son côté, propose différentes rythmiques, à la batterie ou/et avec des programmations électroniques. Nous sommes exigeants et, comme nous avons tous pratiqué des musiques très différentes par ailleurs (jazz, certaines musiques du monde…), on peut emmener un morceau dans de nombreuses directions différentes. Il n’est, du coup, pas toujours facile de se décider, et nous ne sommes pas toujours d’accord, mais on y arrive ! Ça prend juste beaucoup de temps.

  • Il ressort du disque une atmosphère entre lumière et brume, entre étrangeté et pureté. Est-ce un paradoxe dont vous avez conscience, et si oui, comment faites-vous pour l’illustrer en musique ?

Ce dont je suis consciente, c’est de mes inspirations. Qu’il s’agisse de peinture, littérature, théâtre…, j’aime quand les choses sont suggérées plutôt que montrées ou expliquées. J’aime les métaphores, la poésie, le surréalisme, le cubisme, les juxtapositions, comme le « collage » qui fait naître un nouveau sens en plaçant côte-à-côte des choses qui, a priori, n’ont rien à voir entre elles… Je trouve intéressant que le spectateur ou l’auditeur puisse faire son propre chemin, sa propre interprétation, confronte son propre univers à celui qui lui est proposé. Quant à savoir comment nous faisons pour illustrer en musique le côté étrange et contrasté… je ne sais pas !

  • La voix a une importance capitale dans « Rivers », que ce soit en chant principal ou pour les chœurs ; mais elle semble changer constamment et s’adapter à la musique. Comment la travaillez-vous pour la poser sur les pistes sonores ?

Avant Polaroid3 et dans d’autres projets, j’ai envisagé longtemps la voix comme un instrument à part entière ; je n’était pas focalisée du tout sur le texte et le sens. J’ai beaucoup pratiqué l’improvisation libre, abordé la musique contemporaine et certaines musiques traditionnelles, j’ai écouté de nombreuses musiques utilisant des techniques vocales extra-européennes (chants berbères, musique du Mali, du Japon…), et cherché à expérimenter tout ce que je pouvais faire avec ma voix. J’aime chercher et utiliser différents timbres et inflexions ; ça me passionne. On m’a une fois, dans un article, qualifiée de « voix caméléon » à cause de ça !

 

  • Votre musique a des atours progressifs, dans la manière dont chaque piste évolue et propose des thèmes différents au sein d’une seule et même chanson. Est-ce un besoin pour vous, à savoir, laisser évoluer chaque titre et y faire apparaître continuellement de nouveaux arrangements et de nouvelles mélodies ?

Je pense que cet aspect-là vient de notre pratique du jazz, qui est un langage très riche et nous a appris beaucoup de choses. On part d’un thème, on le décline, on est habitués à proposer différentes variations, puis on improvise autour d’une grille d’accords, on réinvente sans cesse les choses. Je pense que, d’une certaine manière, cette approche se sent dans Polaroid3. On part d’une idée, on la suit, on prend des détours, des voies (voix) parallèles se dessinent… et on voit où ça nous mène. Quand on travaille sur un nouveau morceau, il dure souvent, au départ, six ou sept minutes minimum ! Puis, on essaye de structurer et fixer les choses. Cet aspect « progressif » nous intéresse beaucoup.

  • Le visuel de « Rivers » est aussi important, que ce soient les photos promotionnelles que la pochette elle-même. Pouvez-vous nous parler de votre collaboration avec Philippe Savoir ? Quelles étaient vos exigences au moment de travailler avec lui ?

L’aspect visuel a toujours été important pour Polaroid3 (le nom du groupe y fait référence). Philippe Savoir est un photographe qui a une personnalité incroyable, et qui a un univers bien à lui, qu’il confronte au nôtre. Dans ses photos, il travaille depuis longtemps autour des couleurs, des masques, des corps peints, de l’idée du travestissement… Dans le premier clip qu’il a réalisé pour le single « You Must Go On », j’étais peinte en bleu, avec une perruque blonde ; un personnage qu’il a imaginé, qui ne fait référence à rien de précis mais qui a une force et un aspect très intrigants. Nous évoluions par moment sous une bâche en plastique, avec toujours cette idée de créer un flou, entre visible et invisible (comme ce que nous cherchons dans notre musique).

Pour « Rivers », nous avions envie de quelque chose de lumineux, en lien avec les paroles des chansons de l’album, porteuses d’espoir et d’énergie.

Pour le clip vidéo promotionnel (dont toutes les photos sont issues) il a suggéré, après l’écoute du titre, de pousser le concept vers un univers plus onirique, en proposant des personnages librement inspirés des traditions carnavalesques qui entretiennent souvent un rapport très étroit avec la nature et les rites ancestraux, avec des masques (d’ours et de chat). Pour rendre cet univers plus crédible, nous avons abandonné l’idée du playback, généralement de mise pour les clips, afin de renforcer l’idée de fiction. Il a beaucoup travaillé notamment sur la lumière et les contrastes : on nous voit évoluer dans un paysage enneigé, presque nordique, tantôt brumeux tantôt ensoleillé, qui évoquerait une légende ou une quête imaginaire dont le but resterait mystérieux.

crédit : Philippe Savoir

  • Comment parvenez-vous à retranscrire la complexité de vos chansons sur scène ? Abordez-vous les concerts de manière différente ou complémentaire ?

Christophe utilise beaucoup d’effets pour son Fender Rhodes et ses synthés, j’en utilise aussi un peu pour ma voix (delays, pitch, harmonizer parfois) et, avec de l’électronique gérée sur Ableton Live en plus, nous avons pas mal de possibilités de travail sur le son en concert. Christophe fait quelques chœurs aussi, mais il y en a moins, bien sûr, que dans l’album. Le but n’est de toute façon pas de reproduire exactement ce que nous avons créé en studio. Chaque concert est un peu différent, et nous tenons à garder certaines parties ouvertes à l’aventure !

  • Quelles ont été les réactions de ceux qui ont eu la chance d’écouter « Rivers » ?

Les réactions ont été très positives pour le moment, nous avons eu de très bons échos.

  • Que doit-on attendre de Polaroid3 dans les mois à venir ?

Nous espérons pouvoir jouer rapidement à Paris suite à l’annulation du dernier concert du 18 février à cause de la polémique dont notre clip vidéo a fait l’objet.

Sinon, nous serons en tournée à l’automne, et préparons déjà un deuxième album (dont huit chansons sont déjà écrites).

  • Souhaitez-vous ajouter autre chose ?

Merci à tous ceux qui nous soutiennent !

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POLAROID3 est un groupe du COLLECTIF OH!